Anne Dubost nous livre sa vérité sur les cosmétiques

Rechercher un produit puis analyser sa composition : cela est devenu un automatisme pour beaucoup d’entre nous. Pour comprendre ce phénomène et retourner aux sources, j’ai interviewé Anne Dubost, rédactrice éditiorale chez La Vérité Sur Les Cosmétiques, LE site de référence pour l’analyse de composition des cosmétiques. On y parle de la démocratisation du naturel en France, de l’analyse et des procédés pour les évaluer, mais aussi de greenwashing, d’effet cocktail et de la prise de conscience des consommateurs.

Bonjour Anne ! Vous êtes actuellement rédactrice éditoriale chez La Vérité Sur Les Cosmétiques. Comment est né le projet ?

La Vérité sur les Cosmétiques a été créé par la journaliste et rédactrice allemande Rita Stiens en 2009. Le site vient compléter le parcours riche de Mme Stiens, qui s’intéressait au secteur des cosmétiques depuis bien longtemps ; ses premiers livres sur le sujet datent de 1989. Au cours des quinze dernières années, Rita Stiens a publié neuf livres sur des sujets cosmétiques (édités en Allemagne et en France, en Finlande, Suède et Corée du Sud et bien d’autres pays).

En France, la première version du livre «La Vérité sur les Cosmétiques » (éditions S. Leduc) est apparue en 2001, c’était également le premier livre et support qui proposait à la fin un lexique de composants cosmétiques, avec une évaluation sous forme de « smileys ». En 2009, le site était le premier (et le seul) site d’information cosmétiques indépendant qui apportait un regard critique sur le secteur et mettait notamment l’accent sur les composants problématiques ou controversés.

Le site est devenu un site de référence et un véritable repère pour les consommateurs, le grand public, et la presse. La partie la plus utilisée du site reste la «recherche INCI», un outil pédagogique gratuit pour les consommateurs qui souhaitent évaluer “le profil” de leur produit cosmétique. Mais les articles de fond, les explications détaillés et tests produits explicatifs sont aujourd’hui la véritable plus-value du site.

Comment en êtes-vous à reprendre le flambeau de Rita ? 

De mon côté je travaillais déjà occasionnellement avec Rita Stiens sur des missions de traductions, à l’époque où j’occupais le poste de Responsable du Service Communication de Bleu Vert (distributeur de plusieurs marques de cosmétiques naturels et bio) pendant de nombreuses années.  Entre temps, Rita Stiens s’était beaucoup investie dans d’autres sujets et thématiques. Elle manquait de temps et aussi d’énergie pour continuer ce projet dans les meilleures conditions. Plusieurs personnes lui ont suggéré que je reprenne le site.

Ce site et le travail de Rita Stiens avait tellement fait bouger les lignes en France qu’il était inacceptable qu’il disparaisse.

J’ai un peu hésité, car cela représentait à la fois un challenge et une surcharge d’activité non négligeable. Mais au final ma décision était simple : ce site et le travail de Rita Stiens avait tellement fait bouger les lignes en France qu’il était inacceptable qu’il disparaisse. J’ai donc pris relève du site et garde toujours un précieux contact avec Rita Stiens.

Quand vous dites « faire bouger les lignes en France », cela se traduit notamment par la prise de conscience des consommateurs ? Comment expliquez-vous cette démocratisation du naturel ?

C’est à partir de 2005 que le grand public, -au sens le plus large- a commencé à s’intéresser à ces sujets en France. Il y a réellement eu un « avant 2005 » et un « après 2005 », l’année de cette fameuse émission d’Envoyé Spécial qui dénonçait l’utilisation de certains composants dans les cosmétiques conventionnels et qui montrait des alternatives, en présentant des marques de cosmétiques bio et naturels.

Le fait que l’on parle de substances potentiellement problématiques à la télé a réveillé une grande partie de consommateurs qui ont commencé à se poser, -à juste titre-, des questions sur les ingrédients cosmétiques et l’impact qu’ils pouvaient avoir sur leur santé, celle de leurs enfants, etc.

Comment l’évaluation des ingrédients de la liste INCI fonctionne-t-elle sur le site ? A partir de quand un produit est défini comme sain, passable ou nocif ?

Dans un premier temps, soyons clairs : les ingrédients utilisés dans les cosmétiques vendus en Europe sont tous* des ingrédients autorisés par la législation européenne sur les cosmétiques ou le Code de la Santé publique en France.

* à l’exception de quelques cas de fraude, généralement sanctionnés

L’évaluation des ingrédients du site a été établie dès le départ en collaboration avec le cosmétologue et scientifique allemand Heinz-Jürgen Weiland, qui oeuvre dans le domaine des cosmétiques depuis plus de 30 ans, avec une solide expérience du secteur des cosmétiques naturels et bio. Monsieur Weiland apporte toujours occasionnellement son soutien et conseil au site aujourd’hui.

La classification d’un composant est un processus complexe, qui prend du temps et nécessite également des actualisations en continu…. en fonction des études qui sont publiées au fur et à mesure, susceptibles de remettre en cause l’évaluation de départ de certains composants. Et bien entendu, d’autres sites ou applications évalueront certains ingrédients de différentes manières, en fonction de leurs propres critères.

Parmi les différents barèmes, dont nous nous servons pour évaluer ou ré-évaluer les ingrédients il y a, -entre autre-, les sources suivantes :

  • SCCS (Comité de Conseillers Scientifiques de la Commission Européenne)
  • Le BFR, l’institut allemand d’évaluation des risques (Bundesinstituts für Risikobewertung)
  • Les publications de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et autres publications internationales.
Mais un ingrédient « autorisé » ne veut pas forcément dire « irréprochable » ou non- « contestable ».

On pourrait faire ici le parallèle avec le glyphosate, un pesticide très toxique, qui est désormais interdit, mais qui a pu être utilisé pendant de nombreuses années, avec des effets délétères sur la santé de ses utilisateurs.

Il en est de même pour de nombreux ingrédients cosmétiques qui étaient auparavant « autorisés », qui basculaient parfois pendant quelques années dans la catégorie des restrictions avant d’être formellement interdits.

C’est le cas (parmi tant d’autres…) d’ingrédients qui rentrent par exemple dans la formulation des colorations capillaires conventionnelles, qui sont des catégories réellement problématiques.

Une étude récente de décembre 2019 publié dans le  “International Journal of Cancer” aux US confirme un lien entre utilisation fréquente de colorations chimiques et lissants capillaires chimiques et apparitions plus élevées de cancers du sein.

Ce qui peut poser problème par ailleurs, c’est ce que l’on appelle le fameux « effet cocktail » : l’effet qui pourrait résulter du mélange de différentes substances chimiques controversées et qui ne concerne bien entendu pas essentiellement la problématique des cosmétiques. Une étude de l’Inserm s’est notamment penchée sur cette problématique en 2015.

Le site met en lumière les compositions parfois douteuses de la cosmétique conventionnelle. En informant, n’est-ce pas comme aller au front pour lutter contre la cosmétique conventionnelle ?

Le positionnement du site est assez clair : il met en lumière l’alternative que représente le secteur des cosmétiques naturels et bio, (qu’ils soient certifiés OU « certifiables ») face au marché des « cosmétiques conventionnels ».

Les premiers labels de cosmétique naturelle et bio se sont réunis il y a plus de 20 ans pour réfléchir à des chartes et fonctionnements « communs » autour de leurs valeurs : des produits cosmétique écologiques, sains…. et respectueux du vivant.

Il existe désormais de nombreux labels en cosmétique naturelle et bio, il y a certes différentes approches, mais leur « tronc commun » reste très important : BDIH, Cosmébio, Natrue, Ecocert, Nature et Progrès, Soil Association (UK), USDA (US), ICEA (Italie), et aussi le label européen Cosmos (qui regroupe les labels BDIH/Cosmébio/Ecocert/ ICEA/Soil Association).

La nouvelle norme ISO 16128 relative aux cosmétiques bio pose par contre problème, car sa définition est beaucoup moins restrictive (=autorisation de substances pétrochimiques/ silicones/ phénoxyethanol/ parabènes/ etc.)

Trop de marques sont toujours en train de brouiller les pistes en mélangeant ingrédients naturels ou bio avec des ingrédients beaucoup plus controversés.

De manière générale, quand un produit est certifié j’ai tendance à dire que la vérification « composant par composant » n’est pas nécessaire (vu que ce travail a déjà été fait par les labels qui ont écarté les ingrédients problématiques). En absence de certification ou de label, une lecture s’impose, car trop de marques sont toujours en train de brouiller les pistes en mélangeant ingrédients naturels ou bio avec des ingrédients beaucoup plus controversés.

Et il existe bien entendu des marques qui ne sont pas labellisées, avec une formulation exemplaire, qui pourrait être « certifiable » par ces différents labels.

Aujourd’hui, nous analysons de plus en plus ce que nous consommons ; cosmétiques, alimentation… effet de mode ou réelle prise de conscience ? 

Je pense que les comportements des consommateurs sont réellement en train de changer… à grande vitesse. Beaucoup de grandes marques, que ce soit dans l’alimentaire, les cosmétiques ou la mode, ont dû revoir le positionnement à 360°. Et au vu de la plupart des publicités de nombreuses grandes marques on a presque l’impression qu’ils auraient « inventé » le bio, le local, l’équitable… Alors que ce sont des valeurs qui ont rarement fait partie des valeurs fondamentales de ces grands groupes, majoritairement basés sur le principe du « profit avant tout ». Dans ce domaine, le « greenwashing » reste d’actualité.

Les consommateurs sont désormais très informés, exigeants aussi et posent de réelles questions.

Qu’est-ce qu’il y a dans mon produit, exactement ? Comment est-ce qu’il a été fabriqué ? D’où vient-il ? Et quel est son impact sur l’environnement, au final ? Et si cette attitude de « consommateur informé et responsable » est déjà par exemple bien ancrée dans les habitudes des consommateurs des pays du Nord depuis des décennies, les consommateurs français s’y sont mis avec beaucoup de motivation, de sérieux et de créativité… qui vont réellement au-delà de l’effet de mode.

Pour La Vérité sur Les Cosmétiques, il y a d’abord eu un livre et le site voyait le jour il y a 10 ans… Que nous réserve la suite ? Une application est-elle prévue ?

L’application était prévue depuis longtemps, mais j’ai dû repousser ce projet faute de disponibilité (et aussi surtout aussi faute de budget) de ma part. Entre temps de nombreux acteurs se sont engouffrés dans le créneau.

Mais les applications ont aussi de réelles limites, certaines sont très critiques envers les produits qui contiennent des allergènes potentiels issu d’huiles essentielles et les mettent au même niveau que d’autres composants très controversés du type perturbateurs endocriniens. Ce n’est pas notre approche. (Pour en savoir plus, voici toutes les explications dans cet article).

Pour l’instant, je préfère me concentrer sur le site : étoffer la partie rédactionnelle, actualiser la base de données. Je m’aperçois également que ce qui reste primordial, c’est de bien expliquer les sujets et enjeux… pour que chacun ensuite se fasse son opinion en tant que consommateur éclairé et informé, et pas juste aveuglement suivre les conseils d’une application ou d’un site, même ceux du site La Vérité Sur les Cosmétiques !

Je travaille actuellement également sur des modules d’informations supplémentaires, qui seront des options payantes. Mais le site tel qu’il existe aujourd’hui, restera gratuit et accessible tel quel !

Pour accéder au site La Vérité sur les Cosmétiques, c’est par ici !

Anna Lappé : “Chaque fois que vous dépensez de l’argent, vous votez pour le type de monde que vous voulez.”
Partager ce post

Il n’y a pas de commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commence une recherche et appuie sur Entrer

Panier

Votre panier est vide.